Aid al Mawlid: Lorsque les Slaouis fêtent la naissance du Prophète

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  • mercredi 23 décembre 2015 à 22:10 GMT
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Les remparts crénelés de l’ancienne médina de Salé

Le 11 du mois de Rabi’ al Awwal du calendrier de l’Hégire, la ville de Salé organise comme chaque année sa fameuse procession des cierges. Afin de célébrer le Mawlid, fête de la naissance du Prophète de l’Islam Mohammed, plusieurs grandes sculptures de couleurs vives couvertes de bouts de cire agencés en nids d’abeille défilent la veille après la prière d’Al-Asr dans toute la médina de Salé en circuit clos partant du Mausolée de Sidi Abdallah Ben Hassoun, Saint-Patron de la ville, en passant par la place du Souk El Kébir (le Grand Souk). Le cortège continue son chemin jusqu’à la monumentale porte de Bab Lamrissa datant de 1261 puis longe les remparts jusqu’à Sahat Achouhada’ (Place des Martyrs) près de Bab Bouhaja où les « barcassiers » (descendants de corsaires autrefois chargés d’assurer le transport à la barque entre Rabat et Salé), reconvertis en porteurs de cierges, se livrent à leur traditionnelle danse folklorique au son des tambours, des darboukas ou des ta’rija, du neffar (longue trompette du Ramadan originaire d’Andalousie), des nira (flûte en roseau à l’extrémité évasée) et q’rakss (cymbales) de la confrérie de la Dakka marrakchia (la participation au moussem de cette fanfare originaire de Marrakech est, quant à elle, récente, tout comme les Gnawas, Aissawa, Jbala et autres danses originaires d’autres régions du Maroc). Aujourd’hui la fête du Mawlid débouche sur deux jours fériés au Maroc tandis que les festivités s’étalent sur une bonne partie de la semaine.

Une tradition méconnue vieille de près de 5 siècles

Tous les Slaouis dits « de souche » ou « grandes familles de Salé » connaissent les origines, mythiques peut-être mais historiquement cohérentes, de cette célébration multiséculaire dont ils s’enorgueillissent et qu’ils transmettent de bouches-à-oreilles à leurs enfants. La traditionnelle procession des cierges remonte en effet au règne du  Sultan saâdien Ahmed Al-Mansour surnommé « Ad-Dahbi » (le Doré) suite à la grande victoire des troupes marocaines à Oued Makhazine en 1578 sur le Royaume du Portugal. C’est à cette date qu’Al-Mansour monte sur le trône sur lequel il demeurera jusqu’à sa mort en 1603. Seulement, c’est durant son exil de jeunesse à Istanbul quelques années auparavant, entre 1557 et 1576, que le prince découvre une fastueuse procession de cierges organisée à l’occasion du Mawlid, très probablement sous le règne de Sélim II ou alors de celui du jeune Mourad III. A son avènement en 1578, le glorieux monarque décidera donc de perpétuer la tradition d’origine ottomane dans toutes les grandes cités du Maroc. La présence d’une telle célébration en Turquie au XVIe n’a rien d’étrange. Les Ottomans, qui se proclamèrent califes peu de temps après leur prise de Constantinople en 1453, usèrent de tous les moyens pour asseoir une légitimité religieuse à laquelle leurs origines asiatiques ne leur permettaient pas de prétendre aisément. C’est d’ailleurs en Turquie que proliféreront ces confréries mystiques et soufies qui, en gagnant la protection du pouvoir en place, aident celui-ci à imposer sa légitimité. Ainsi le pays de Rûmî et des derviches mevlevi n’est pas si différent du Maroc des zaouiyas et des marabouts. Ce n’est pas non plus une coïncidence que la coupole du mausolée du marabout abritant les cierges ait été édifiée par le Sultan Moulay Ismael, d’une toute autre dynastie, celle des Alaouites. C’est pour ainsi dire, qu’à une époque, les confréries religieuses et le pouvoir en place dans le monde arabo-musulman s’entretenaient, mutuellement. La procession des cierges de Salé continue, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, à être organisée sous le « haut patronage de S.M. le Roi du Maroc ».

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Les cierges sur le chemin du mausolée de Sidi Abdallah Benhassoun

Une histoire de familles

Le Sultan Ad-Dahbi exigea d’abord que l’on organisât des célébrations similaires à Fès et à Marrakech où l’on fit défiler des oriflammes colorées, mais ces villes ne tardèrent pas à se défaire de cette tradition pittoresque. La seule en effet à l’avoir préservée est la rivale de Rabat sur la rive droite du Bouregreg: Salé. Et c’est ainsi qu’en 1579 (an 986 de l’Hégire), la très pieuse ville corsaire de Salé aux mille marabouts organise sa première procession des cierges sous l’égide du gouverneur de la ville de l’époque, le vénéré et l’érudit originaire de Fès Sidi Abdellah Ben Hassoun (1515-1604), auquel le moussem sera définitivement associé postérieurement. Cette coutume s’est perpétuée à Salé durant des siècles et ce sont de grandes familles slaouies qui se chargent encore de la fabrication des cierges tandis que la famille Hassouni, affiliée au marabout local, veille à la bonne organisation de l’événement, désormais son apanage. Ce sont les « m’allem » et « m’almat » (maîtres-artisans) des familles El-Hoceini, Lmernissi, Chakroun et Belekbir qui mettent littéralement la main à la pâte pour créer chaque année de nouveaux motifs. Les tourelles de cierges arborant fièrement l’une des devises du Royaume Alouite « Dieu, la Patrie, le Roi », sont gardées toute l’année à l’intérieur du somptueux mausolée Sidi Abdellah Ben Hassoun. Le soir venu, la population se rassemble au Mausolée où l’on joue de la musique andalouse et où se font les Amdah Nabawiya; des lectures coraniques et psalmodies en l’honneur du Prophète. Les plusieurs zaouiyas (confréries soufies) de Salé ouvrent aussi leurs portes la nuit du Mawlid pour accueillir les Slaouis qui viennent s’y recueillir, lire le Coran et réciter les invocations recommandées par le prophète Mohammed, un chapelet à la main. La famille des chorfas Hassouni organise aussi, parfois, des banquets pour les démunis  au sein de l’une de ses grandes maisons de Bab Cha’fa où l’on sert du couscous, du lait et des dattes. Plus tard, une tourelle de cierge est traditionnellement offerte au Mausolée du saint andalou et marabout thaumaturge du XIVe siècle Sidi Ben Acher à l’instar du Mausolée de Sidi Larbi Ben Sayeh à Rabat qui en abritera une autre en attendant le prochain Mawlid. Ces marabouts ont longtemps été des lieux de pèlerinage pour des centaines voire des milliers d’adorateurs qui venaient y chercher bénédiction, guérison ou encore… fertilité.

Un reportage sur la Procession des Cierges à Salé

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Le calendrier lunaire étant plus court que le calendrier solaire grégorien, le Mawlid coïncide cette année avec la naissance présumée d’un autre Prophète, celle de Jésus. Les célébrations respectives de Noel et du Mawlid sont toutes deux récentes par rapport aux périodes bien plus anciennes et contemporaines à ces deux prophètes, la première remonte probablement au concile de Nicée de 325 tandis que le Mawlid remonte à 1207 où il fut célébré pour la première fois à Erbil en Irak avant qu’il ne soit introduit au Maroc vers 1292 par le Sultan mérinide Abu Ya’cub Yusuf An-Nasr. L’écrivain Kamel Daoud aurait surement voulu que l’on y voit une symbolique, ironique peut-être, mais porteuse d’un puissant message de tolérance. Deux prophètes qui prêchent tous deux la paix et aux noms desquels l’humanité a mené tant de guerres sanglantes que ni Dieu ni ses sages prophètes n’auraient approuvées. Mawlid ou Noel, l’essentiel dans toutes ces célébrations finalement, n’est-ce pas de tisser des liens, de se réunir, de renouer avec ses proches et de partager de bons moments au nom d’un message fraternel commun qui n’a ni couleur ni religion: l’Amour.

Joyeux Mawlid et joyeux Noel!