«A l’aube, un 19 février»: le film d’une société qui attend

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Le Marocain est quelqu’un qui attend. Qui attend toujours.

L’étudiant, à la fac, attend le prof, qui ne vient que très rarement pour donner, au mieux, un semblant de cours. Le diplômé, devant le parlement, fait grève pendant des années. Il attend qu’on lui trouve une petite place dans une petite administration pour un petit salaire.  Les amoureux attendent de se marier pour pouvoir consommer leur amour, mais avant de se marier il faut un diplôme puis un travail puis une maison puis une voiture… et les conditions deviennent interminables.  Devant les télévisions, on attend, selon son sexe, le feuilleton turc ou le match de foot. On attend devant les ambassades un visa, un droit de fuir l’attente interminable.

Le Marocain n’agit pas, il ne fait pas, il attend. Et de la manière la plus fataliste qui soit, puisque Inchallah, si Dieu le veut, la chose attendue se produira.

Anouar Mouatassim s’est visiblement basé sur cette spécificité bien marocaine pour son premier long métrage: A l’Aube, un 19 Février.

Dans ce film tout le monde attend.

Coucher du soleil, la nuit s’installe dans une forêt où petit à petit des personnages se regroupent.

Ils attendent.

Aucun indice n’est donné sur la raison de leur présence apparemment clandestine dans cet endroit, ni sur la nature des relations entre eux.

Ce qui est seulement clair c’est qu’ils attendent, mais la raison de cette attente reste cachée au spectateur.

La situation semble louche. Mais sans plus.

Mis à part quelques développement liés à cette attente (des personnes qui ne se connaissent pas font connaissance, une petite dispute éclate à un moment puis le calme revient, un enfant se blesse, une femme s’éloigne pour uriner loin du monde), il ne se passe pas grand chose. Le spectateur d’aujourd’hui, habitué aux multiples rebondissements scénaristiques,  aux plans rapides, aux caméras à l’épaule, aux images tremblantes et nerveuses, aux montages saccadés, devrait forcément s’ennuyer puisqu’il ne se passe rien et que les plans sont souvent larges et fixes ou avec des mouvements très lents.

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Anouar Moatassim, réalisateur de « À l’aube, un 19 février »

Mais le rythme est tenu – et c’est là que le réalisateur réussit son pari – grâce à des flashbacks qui reviennent de façon régulière et qui entrecoupent de manière épisodique la construction basique du film. Ces flashbacks, contrairement aux scènes dans la forêt, sont plus lumineux et plus colorés. Ils comportent de l’action, des scènes choquantes et parfois d’une violence extrême, faites de meurtres, de viols et de sang… Ainsi, la violence n’est pas présente dans tout le film mais survient de façon épisodique, inattendue et explosive.

Ici, une deuxième caractéristique de la société marocaine est soulignée. Mouatassim traite la violence dans son film comme on peut la rencontrer dans les rues marocaines : elle est présente mais cachée, diffuse, endormie et se réveille quand on s’y attend le moins pour éclater de la manière la plus forte, la plus trash. Le marocain supporte, subit, cumule : la misère, les humiliations et les frustrations… Le seul moyen qu’il a d’extérioriser tout ce qu’il accumule est la violence. Il perd la raison de façon occasionnelle et laisse s’exprimer toute sa violence. Puis il se calme et redevient docile

Le montage entre les deux extrêmes, entre des scènes où il ne se passe rien et d’autres illustrant des phénomènes sociaux comme la prostitution, l’homosexualité ou encore le viol, entre l’ennuyeux et le poignant, entre le mou et l’excessivement violent, créent une tension qui met le spectateur dans une position non pas d’ennui mais d’attente. Il est mis dans la même position que le personnage: il attend.

Dans le film d’Anouar Mouatassim tout le monde attend donc.

Devant son film, le spectateur attend, aussi.

Et cette attente est soldée par une déception. On découvre simplement que ces gens attendaient une barque pour traverser la méditerranée de façon clandestine. Et puis plus rien. Le spectateur aura attendu pendant une 1h30, pour rien! Le réalisateur déçoit ainsi brillamment son public. Il l’ennuie mais le fait tenir par petites doses de violence, de cette violence dont il est accro, puis le laisse sans nul dénouement.

Par ailleurs, le titre qu’il choisit, A l’aube un 19 février, est assez révélateur de cette approche. Il laisse penser que le film va parler du mouvement du 20 février, voire plus précisément peut-être des raisons pour lesquelles ce mouvement a pu naître. Le spectateur voit ces jeunes se réunir et former un groupe aux ambitions obscures. Des jeunes qui font beaucoup penser aux jeunes gens qui ont formé le mouvement du 20 février. Les flashbacks emmènent dans la vie passée des personnages et montrent qu’ils ont tous un mal-être profond et une difficulté, voire une impossibilité, d’intégrer le système… Toutes ces informations font que le spectateur émet facilement l’hypothèse que ces jeunes peuvent être des militants du 20 février, à l’aube du 19 février, veille de cette première manifestation, attendant qu’on leur donne le signal pour agir.

Au final, l’on se rend compte que ce ne sont pas des militants qui cherchent à provoquer un mouvement social mais des  « harraga », des migrants clandestins, qui veulent fuir leur pays.  Ils sont loin de se sentir citoyens, capables de défendre une cause. Ils préfèrent bruler leurs cartes d’identités et leur identité ainsi que leur appartenance à ce pays, se jeter à la mer au risque de leurs vies, dans l’espoir d’atteindre l’autre rive et de vivre une vie meilleure. Mouatassim multiplie les fausses pistes pour finir par décevoir le spectateur en lui livrant une fin totalement contraire à ses attentes.

Le Marocain attend toujours. Et la fin est toujours contraire à ses attentes. A-t-il attendu la révolution ? Oui. A-t-il attendu son printemps arabe ? Oui. Est-il sorti dans la rue ? A-t-il eu sa petite explosion de rage ? A-t-il eu sa dose de violence ? Oui. Oui. Oui. Et puis, pour de bon, il s’est calmé.

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